2.23.2026

A la mémoire du Politique

 

 
En premier lieu,  et au risque de troubler quelque peu l'harmonie des offuscations, on peut commencer par regarder en amont et tenter de considérer l'aspect apparemment exceptionnel et monstrueux de ce meurtre dans un contexte historique élargi de recours à la violence comme manifestation régulatrice et, disons le, normale de toute dissension.
Le travail de Robert Muchembled "Une histoire de la violence " nous replace dans des pratiques habituelles, extrêmement fréquentes, considérées comme répréhensible mais quasiment incontournables, a fortiori pour les jeunes hommes, toujours organisés en bandes et voulant en découdre dans une fièvre de testostérone et d'adrenaline, avec les groupes de jeunes mâles des villages et bourgs voisins : mise en avant de leur virilité, place au sein du groupe, courage, protection des accès aux femmes, rôle de cadrage coutumier dévolu à ces groupes dans la vie sociale locale. 
Le terme "violence" lui-même n'est apparu qu'au début du XIIième siècle, dérivant du latin "vis", désignant la "force", ou la "vigueur" exhibées par un individu au "caractère emporté" et brutal, et il a fallu toutes les manoeuvres idéologiques de l'Eglise pour convaincre les détenteurs du pouvoir qu'attenter à la vie de qui que ce soit dans un autre contexte que celui de la guerre était répréhensible aux yeux de Dieu et donc à ceux des clercs.
Il nous signale aussi ce recours, souvent meurtrier, comme banal dans la résolution de nombreux conflits internes à la collectivité villageoise et une relative indulgence de la justice dans les peines face à ce qui pouvait se représenter comme un "moment" naturel dans l'histoire individuelle, qui, comme la jeunesse, finirait par passer.
On peut par contre relever comme spécifique, strictement contemporain, et apparemment devenu d'usage courant, le mode d'exécution  en vigueur, l'absence de codes de cadrage  moral de la lutte,  ce qui se donne à voir de la psyché des meurtriers dans ce qui est tout sauf un combat honorable et la confrontation de forces qui se devraient, pour être  "de bonne guerre",  d'être au moins un peu égales.
 
Même si les années d'après-guerre et leur tentative d'apporter, par la création d'institutions supposées "au-dessus" des tensions partisanes, nationales, et habilitées à les juger et les condamner,  une sorte d'apaisement global, consensuel et humaniste aux manifestations destructives des regroupements humains, ont pu laisser croire qu'en tant qu'espèce nous pouvions, dans la droite ligne d'un accès à la modernité et à son progrés, soutenu par l'apogée du consumérisme, devenu source du Bonheur des années d'après-guerre, imaginer pouvoir venir "une fois pour toutes" à bout de ces fâcheuses prédilections à nous foutre sur la gueule comme manière efficace d'affirmer à la fois nos territoires et notre bon droit d'exister, il suffit, à la fois dans le contexte de la violence d'état, supposée seule légitime, et dans celui des faits divers,  d'observer l'incapacité ontologique qui nous caractérise d'advenir sans devoir éliminer ce qui se pose comme "autre":  voisin de palier, passant, pays ou membre d'un groupement politique ou religieux, pour constater à quel point cette question de la violence nous accompagne comme une béance grande ouverte et sans réponse.
Nous devons garder à l'esprit que la "libération" des Lumières et la Révolution, sont entâchées de centaines de milliers d' "autres" étant devenus des parasites, des souillures à éradiquer afin de conquérir une sorte de pureté  collective, proche de la rédemption mais qui ne pouvait pas s'effectuer autrement que dans un nettoyage  collectif sanguinaire alors parfaitement légitimé par le discours dominant.
Les impasses, les difficultés insolvables de la Démocratie résident dans la relative fluidité, structurelle,  de sa "tolérance" à permettre à chacun, personne civile ou groupe, d'avoir son propre point de vue sur les tenants et les aboutissants de cette même Démocratie, fusse au prix de la remise en cause de son existence elle-même, et de pouvoir ainsi faire cohabiter des vues entièrement opposées, ou surtout supposées l'être, en devant, a priori, respecter, dans le cadre de leur légalité, tous les points de vue.
La Démocratie part, à tort ou à raison, du principe que dans le cadre de la légalité qui lui est octroyée, tout point de vue peut se "défendre",  s'argumenter, autrement dit prendre son propre poids dans le contexte de faits exposés, de développements logiques, de la pratique de la bienheureuse "raison" qui a été un des piliers de son instauration.
Par contre, tout le dispositif de cette sorte de confiance en les capacités rationnelles, donc analytiques et évolutives, de ce que notre système constitutionnel a instauré sous la forme de la représentativité parlementaire, implique que autour de ces divers exercices de la liberté de pensée, les dominant, soit implicite le recours à quelque chose comme "la vérité ", c'est à dire une sorte de territoire transcendant vers lequel chaque argument, chaque décision tendrait.
Soit implicite le fait que dans son extrême fragilité face au discours, la "réalité" puisse être prise comme une sorte d'objectif mutuel à atteindre, quels que soient les mises en cause, les éléments ignobles qu'elle puisse révéler.
On attend, dans un cadre démocratique, que chaque posture puisse se modifier, se questionner sous l'emprise des faits.
Il est assez révélateur de la pathologie collective institutionnelle actuelle et de ses tendances paranoïdes, qu'aucun édile, qu'aucun sbire médiatique n'ait jamais pris le temps de revenir sur ses propos lorsque ceux-ci se sont avérés fallacieux, de les commenter avec le recul nécessaire, voire de s'en excuser publiquement. 
Il est assez révélateur que l'exercice du pouvoir qui leur est conféré porte en lui une incapacité à l'amendement, une forme d'impunité contre les erreurs fatales, sans prendre en compte et en acte un droit à l'erreur et le devoir de sa reconnaissance, une capacité à faire face à ses concitoyens, qui nourrissent ce même pouvoir, afin de s'expliquer, de les prendre pour autre chose qu'une sorte de public échauffé à qui sont jetés quelque os en pâture et avec qui le mensonge et la manipulation des affects sont la forme d'échange devenue la régle d'or.
On connait l'usage des grands procès publics du Stalinisme, où chaque accusé avant d'être jugé et condamné, se devait de faire son auto-critique, d'exposer ses erreurs face aux dogmes d'acier de l'idéologie.
L'absence totale de temps d'amendements dans le contexte parlementaire montre que les élus sont, tous, assis sur les bancs du tribunal et jamais sur ceux des accusés.
Cette sorte de privilège, qu'on sent grésiller dans l'air avec ses trainées de violence verbale, de mépris, de hurlements, de mauvaise foi patente, et qui bétonne toute possibilité  d'approfondissement et de perlaboration collective pour transformer le "débat" politique en une suite d'insultes, de négations, d'accusations, montre à qui veut bien regarder de plus près, à quel point cette violence, mentionnée plus haut, est en grande partie le fruit d'un climat politique exhangue, où les élus sont proprement incapables d'échapper à la dichotomie mortifère du mythe "amour vs haine", dans la pratique politique, sachant  que la mobilisation de ces deux leurres a comme seul pouvoir celui de générer, par ricochet, la substitution de toute réflexion par des assauts pulsionnels.
On constate, jour après jour, la totale indigence de ce qui justifie la plupart des postures militantes où sont alignés quelques vocables "clefs" : "fasciste, nazi, nationaliste, ultra-droite, raciste, homophobe etc.", à faire tourner en boucle, servant à la fois de détonateurs et de légitimation à toutes les formes de violence et, surtout, de justification, a priori, pour ne pas devoir PARLER.
" Je ne parle pas aux fachistes*"  qui est la forme vulgaire de l'impossibilité de tout débat, de tout exposé visible sur les plateaux où sont exhibés les "c'est pas moi c'est lui", "pourquoi parce que", tactiques stériles et épuisantes pour l'auditeur mais efficaces pour ne jamais rien DIRE.
Ce qui se montre à travers cet usage immodéré et inconditionnel de ces appellations, c'est leur fonction d'obturation du vide.
L'"ennemi" ainsi désigné bénéficie d'une complète déshumanisation, c'est à dire d'une simplification à outrance de ce qui est "su" de lui, où il n'a aucune place pour exposer, développer cette "réalité" évoquée plus haut.
On ne peut qu'être perplexe face à l'incapacité montrée si régulièrement de simplement définir, exposer ce qu'est ce "fachisme*" qu'on est supposé éliminer en éliminant ceux qui l'incarnent. 
On ne parle pas à l'ennemi, on lutte pour  l'exterminer.
On ne cherche pas à confronter des arguments, ou même à l'ignorer, on justifie sa propre existence, à la fois personnelle et sociale, dans une sorte de mission purificatrice dépositrice du Bien dont se parent toutes les luttes finales. 
Point n'est besoin de connaître, reconnaître ses postures, leur différence, pour décider, sans jamais questionner le bien fondé de ce choix, de liquider l'individu qui est supposé les incarner. 
On connaît la chanson, tous les pogroms ont été accomplis sur des fantasmes de l'autre et sur sa qualification faisant office de savoir sur lui.
Que cet "antifascisme" pense pouvoir se définir lui-même en faisant usage des mythes de la haine et de l'amour permet de localiser la place de son discours comme absolument extra-politique. 
La haine du "fasciste" accole ces deux termes comme deux évidences interchangeables, comme surtout, un lieu, un sanctuaire pour pouvoir exprimer ce que chacun de ses praticiens a de destructeur en lui sans devoir le justifier, ni à l'autre ni à lui-même.
Des "évidences", comme l'antisémitisme a pu être une évidence, une sorte de seconde nature pour tous ceux qui ont pratiqué ou ordonné les exterminations.
"Il est probable que la haine de l'ennemi ne soit pas seulement le produit du vide mais qu'elle construise le vide. Il est probable que haïr et craindre soient des activités qui épuisent les ressources individuelles et rétrécissent l'horizon du terrain psychologique à tel point que chacun s'éprouve lui-même comme vide.
Se définir soi-même comme ce qu'on n'est pas ( Juif, fasciste, raciste etc.) est une stratégie qui  conduit inévitablement à un sentiment d'absence de soi-même."**
Les hurlements de l'hémicycle, les rôles pré-établis, les réponses données avant que les questions ne soient posées,  les postures toutes de l'ordre du radicalisme  progressiste sur des sujets hautement éthiques et sociétaux qui assimilent tout "changement" à un progrés, comme elles assument tout questionnement des bienfaits  ou des buts de ces changements comme fruits de la "réaction" et de "l'extrême-droite", désignée sans jamais avoir à être qualifiée, ont dans les vingt dernières années fait fleurir ces slogans mortifères comme équivalents d'une pensée politique unique, tout comme ils ont promu certains nervis illettrés comme représentants du "peuple", c'est à dire du "bon" peuple, de ceux qui pensent bien et qui ne questionnent pas.
Tous les autres, les "fachistes" étant comme le proclame un certain tweet, à éliminer,  dans une terreur à côté de laquelle "la Terreur sera un jeu d'enfant". EG
 
* Bien qu'utilisé jusqu'à plus soif, pour tout sans que jamais soit possible la moindre explication sur ce qu'il EST, même l'orthographe de "fascisme" souffre d'une distortion majeure.
** Constructing the Self, constructing America " A cultural history of psychotherapy. Philip Cushman Addison Weley 1995 page 246 ( Traduction EG)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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