Petit conte amiénois
21/05/2026
Plus un bruit, plus un souffle...
La palais ne résonnait plus que du son des pas qui le menaient d'ici à là, de haut en bas, marchant, piétinant à longueur de journée dans l'attente d'une visite de l'inspiration qui, il ignorait pourquoi, l'avait fui depuis quelques mois...
Plus d'idée révolutionnaire, plus d'intervention gaiement provocante, plus de bévues, plus d'impair, rien que l' attente de l'échéance et de fourbes calculs pour espérer que ces mandats successifs puissent enfin se transformer en souveraineté à vie.
Il n'y avait qu'une telle solution pour sauver ce pays de la banqueroute, de la tutelle, de l'effondrement démographique, de la catastrophe économique, de la violence devenue un nouveau mode d'échange et lui assurer, auprès de sa tata teutone et de tous ses oncles du Palatinat, un avenir radieux.
Pourtant, pourtant, dans ces couloirs aux murs repeints, sur les ordres de sa tutrice, couleur givre d'Asie, ces couloirs où dorénavant il était seul à trottiner, le petit Emmanuel sentait bien que pour organiser son grand projet eschatologique, il lui faudrait effectuer quelques changements majeurs.
Il osait à peine se les avouer à lui-même mais il savait, il savait qu'en plus des 567 nominations à tous les postes clefs de l'ex-empire franc, il allait, il allait.. devoir parler à sa tutrice.
Parler, d'ailleurs, n'était pas le terme adéquat puisque, en tout état de cause, c'était lors de leurs entrevues devenues de plus en plus rares, elle qui, la majeure partie du temps, lui parlait.
Lui hurlait des choses, plutôt, en devenant soudainement presque cramoisie sous sa perruque. Il la regardait, médusé et effrayé, le mettre au courant, l'informer, le dissuader.
"Je te l'ai pourtant dit, répété mille fois, tu n'écoutes rien, tu n'en fais qu'à ta tête, jamais je n'aurais dû miser sur un freluquet comme toi, quel échec, quel échec, quand tant de pointures autrement plus sérieuses me proposaient de les guider, là-bas, à l'Est." etc. etc.
C'était elle qui organisait, thématisait, orientait, censurait tous leurs échanges, qui, donc, se réduisaient à une sorte de monologue pendant lequel il faisait d'énormes efforts pour suivre la conversation tout en se disant, en apparté : Mais ne serait-elle pas entrain de sombrer dans la folie ?
Et puis et puis, autant ne pas se le cacher, elle était devenue un véritable poids pour sa carrière, une gêne.
Il avait laissé dire, il avait laissé faire, puisque leur accord premier lui octroyait toute latitude pour manipuler les médias et qu'elle connaissait tout le monde dans les sphères nécessaires à la maintenance des images et à l'enfouissement des rumeurs.
Lui, non, lui il était trop pur, trop neuf, trop naïf, trop spontané, trop authentique, trop vrai pour exceller dans ce genre de manipulations machiavéliques dans la pratique desquels elle était devenue plus qu'une experte, une sorte de génie, il le reconnaissait.
Elle lui avait tout appris, tout donné, bon, c'était fait, mais maintenant, il lui fallait passer à autre chose et il se tatait.
C'est vrai, c'est vrai que sans ses interventions didactiques pluriquotidiennes, prendre une décision lui était presque impossible, sauf, bien sûr, dans son champ d'excellence, la politique étrangère où il avait eu le loisir d'éprouver sur toute la scène internationale ses talents pour la diplomatie, l'arrangement, la médiation et où il était certain de devoir laisser de véritables traces dans l'histoire... un peu comme Napoléon mais en beaucoup plus anglophone, plus post-moderne, plus détendu.
Il lui restait encore, évidemment, à provoquer un conflit majeur, il s'y attelait depuis des années, jusqu'alors sans grand succès il devait se l'avouer, inquiet aussi du peu de temps laissé avant qu'il doive abandonner son armée, si fidèle, si généreuse, prête à tout pour le satisfaire jour et nuit.
Toutes ces pensées, la tension permanente et la pression des échances l'épuisaient.
Il se dirigeait alors vers son laboratoire et demandait à ce qu'on lui prépare un rail ou deux afin de pouvoir retrouver un peu de la force de vaincre n'importe comment qui était sa lettre de noblesse.
On lui avait pourtant dit, mais comme à son habitude, il n'avait pas tenu compte des avertissements.
On lui avait murmuré : "Ca ne va pas, votre épouse, ça ne va pas, ça cause, ça jase, des choses vraiment dégoûtantes, ça rejaillit dans les sondages et ça ternit votre popularité, il vous faut faire urgemment quelque chose !!"
Il envoyait balader tous ces oiseaux de mauvaise augure, ces ignorants de la psychologie des masses. De toute façon, les sondages, c'est elle qui les fait non ?
Et il repartaient la queue basse, presque certains de trouver dès le lendemain une lettre de licenciement sur leur bureau.
Mais le petit Emmanuel commençait à saisir que c'était peut-être en partie exact, elle lui avait fait du tort et surtout, il était temps de passer à autre chose.
Il avait encore devant lui un bel avenir à construire, et elle, bien, elle, donc, n'allait, en tout état de cause, pas être éternelle.
A suivre