La chasse aux vieux N°5
On peut faire l'hypothèse que s'est opéré un glissement de l'objet stigmatisé à sacrifier depuis une dizaine d'années. Les propos concernant injurieusement la race ou le sexe sont maintenant soumis à une opprobre qui va jusqu'à légitimer la création de "commissions" de la pensée chargées de redresser tout mauvaise attitude, tout geste déplacé, tout fantasme même et dans la foulée tout second degré, l'adhésivité à la description du "réel" idéologique ne laissant que peu de place au recul nécessaire pour comprendre et surtout apprécier l'humour.
Donc plus d'insultes, plus de généralisations sur des critères naturalistes quels qu'ils soient : handicap, poids, apparence physique, couleur de peau, réalité génétique etc.
On passe sur les appartenances religieuses, elles aussi soumises à une javelisation des préjugés, ou politiques où les régles de l'ostracisme réciproque aménent sans problème certains qualificatifs à se maintenir très stables à travers le temps jusqu'à sembler être les seules évidences rhétoriques restées disponibles.
Mais dans toute crise, ou dans tout système de pouvoir uniquement fondé sur la création de crises, le réflexe de survie, d'entendement, implique la détermination d'un accord sur la cause, le choix de responsables à jeter dans le puits, rôle que les Juifs ont joué abondamment dans l'histoire mais pas qu'eux.
Dans notre époque formidable, tous ces groupes marginalisables et candidats potentiels au sacrifice expiatoire sont tous intégrés à l'unité artificielle que crée la détermination imaginaire d'une entité victimisable que la masse se doit d'intégrer en son sein en la protégeant de toutes les formes du mauvais esprit.
Mais mais...
Si tous ces stigmatisés rédempteurs disparaissent dans le grand texte de l'amour et de la compassion, que faire de ce besoin, vital, de trouver un coupable et une fois trouvé de lui faire la peau au titre d'une étape nécessaire vers la salvation ?
Le lynchage, sous toutes ses formes a surtout des fonctions coalescentes mais si il ne reste personne à lyncher c'est au sein de la fiction de l'unité groupusculaire que ça s'écharpe.
Donc, allons-y, trouvons un nouveau groupe sur des critères naturalistes aisément identifiables qui puisse servir d'exutoire à toute cette haine, cette rancoeur accumulées, ce traitement mentalement insalubre que subit le collectif et accusons-le de tous les péchés du monde, oui, TOUS.
L'égoïsme de toute façon dont cette génération maudite a fait preuve mérite une punition exemplaire, au dépend tout de même de la réalité factuelle et historique mais qui pense encore que la réalité factuelle et historique est une valeur essentielle à prendre en compte ?
Le Vieux, dit, en langue intercontinentale "Boomer", même si il est avant tout votre père ou votre mère, est condamné au pilori parce qu'il n'apparait jamais en tant qu'individu réel, cotoyable, soumis donc à l'extraction de son cas des lourdeurs des généralités vite balancées mais, comme dans tout mal en "isme", en tant que groupe indistinct "en soi" coupable.
A fortiori quand d'une façon sous-jacente et silencieuse parce qu'inconsciente, ces règlements de comptes ( quels comptes on ne saura jamais sauf à dire qu'il est responsable de la dégradation des meorus, de l'explosion de la structure familiale, de la misère du tiers-monde, du réchauffement climatique et du taux d'intérêt des prêts immobiliers) sont mus par le ressort d'une envie mortifère et le constat si terrible qu'à moins de tout renier de ce passé si proche qu'il est encore du présent, et de considérer tout ce qui remonte à plus de trois semaines comme taché d'une obsolescence morale insupportable, ne reste comme moteur de la création pas grand chose dans la broyeuse de l'intelligence collective du néolibéralisme.
C'est donc la tête haute que toute la voix publique occidentale y va de son couplet vieilliste sans aucune retenue ni aucune pudeur, sans aucune maîtrise d'autre chose que de quelques poncifs et surtout sans s'apercevoir que cette stigmatisation est un élément actif de toute la révolution anthropologique orchestrée ailleurs et depuis longtemps avec ses fantasmes de vie éternelle, de criogénisation, d'individu augmenté, de suicide assisté, d'euthanasie des non productifs, de jeunesse comme incarnation du renouvellement incessant de l'acte consumériste et de l'amnésie comme état d'âme.
A ce mouvement, disons que le Vieux lui-même a largement contribué, non par égoïsme mais par pure lâcheté intellectuelle et impuissance morale, coincé dans la notion incroyablement stupide d'un apport possible de produits "anti-âge", la honte du fait même de vivre, dont vieillir est, jusqu'à preuve du contraire, la seule forme possible, et qu'il s'est lui-même coincé dans l'éphémérité du rouleau compresseur de la "tendance" qui, à être suivie, vous rassure sur le fait que vous êtes encore un peu vivant ou visible ce qui veut dire la même chose. Mouvement ou la jeunesse est devenue un qualité en soi sans que quiconque questionne laquelle. EG