A l'écoute du ventre : les secrets de votre santé
Réalisé aux USA il y a quelques années, ce documentaire met "en scène", à part les chercheurs, quatre "cas", trois femmes et un homme ayant de sévères troubles alimentaires, chacun avec son rapport spécifique à la nourriture.
On a évidemment le thème du deuxième cerveau, les scanners qui montrent comment le premier cerveau de chacun réagit à des images de plats divers, on a évidemment le fait de manger lui-même, qui devient un problème majeur, le problème sur lequel se centre toute l'existence de chacun des participants.
Compléments alimentaires par brouettes, chez l'une, repas devenus un lieu de souffrance et d'inconfort permanent chez l'autre, reprise de poids systématique et obésité morbide après des régimes draconiens chez la troisième, sorte de phobie anorexique, dévotion aux concours d’absorption de nourriture considérés comme un "sport" chez le quatrième, engloutissant sans respirer ou presque des centaines de hamburgers qui lui ont fait perdre la sensation de faim et celle de satiété.
Autre détail, mais de toute évidence partie prenante de la requalification anthropologique des temps actuels et de ses rapports à la norme et au pathos, le fait mentionné d'être parents d'"enfant autiste" et ADHD, fiancé à "un homme dépressif" chaque fois avec une sorte d'étrange banalité présentant ces caractéristiques comme des évidences.
La recherche postule des incidences de la qualité du microbiome dans, en fait, toutes les manifestations de malaise, de souffrance, physique ou mentale, prenant la place de lieu de l'origine pour la plupart des pathologies répertoriées propres ( et créées par) à notre époque.
On en est là.
On en est à cette médicalisation totale, de diagnostisation absolue de tout, générant des individus à qui ont dit d'"écouter leur propre corps" (mais comme nous ne sommes pas à un paradoxe injonctif près, c'est même en partie ça qui nous rend tous fous, tout en trompettant, ailleurs mais simultanément qu'on peut être "né dans le mauvais corps") alors que le rapport à ce même corps est en continu vécu et décrit comme problématique et insatisfaisant.
Corps malade, débile, rebelle, immaîtrisable, augmentable, devenu, sous toutes les formes du bien-être obligatoire rejouant les formes de la césure corps/esprit qui continue de nous hanter, où dans une sorte de silence fantasmatique des cellules, on arriverait à se détacher, de notre vivant, de la "chair", sous la forme aussi du tatouage universalisé qui cache ce corps en ne disant rien sur lui, ou de la chirurgie plastique, et dans le même mouvement, génitale, atteinte à l'intégrité/intégralité du corps vivant qui, quoi qu'on puisse imaginer d'une spécificité de la chirurgie du genre, s'origine dans ce même rapport dévasté au corps où le sujet n'est impliqué qu'en se devant de le transformer, et pour finir, sans mentionner le transhumanisme mais en y pensant très fort, également à travers de la fièvre diagnostique comme seul accès maintenu au savoir supposé et mentionnable sur soi.
Ce glissement du rapport au corps, le rendant omniprésent tout en passant le temps à chercher à le faire disparaître, est la seule branche sur laquelle on peut encore s'asseoir, branche pourrie quant à la construction d'une relative paix avec un "soi" qui demeure toujours à conquérir dans une quête d' "adéquation" , d'une "vérité" toujours repoussées : autrement, ailleurs, plus tard etc, mais quête jouissivement obsessive qui projette en permanence l'idéalisation d'un travail enfin achevé vers le "bonheur", la perfection de la plénitude, version post-moderne, assez triviale, du paradis et qui, de consultation en soin, de hamam en régime tibétain, de sport de l'extrême en dose de fentanyl, s'achèverait un jour, une fois pour toutes, mais surtout pas dans la mort.
Cet effort, balisé d'une constante souffrance concentrée sur un besoin compulsif de se caractériser pour lui donner un semblant de consistance expressive et s'identifier,( identification qui se recentre sur la tentative désespérée de se trouver un "nom" dans les produits nosographiques en cours mais qui a définitivement éliminé tout mouvement vers l'extérieur et l'autre sauf à limiter cet autre au fantasme de l'idolâtrie propre aux adeptes du show biz et des figures médiatiques), nous concentre sur ce que les temps caractérisent, évidemment d'une façon complètement inappropriée de "narcissisme" et nous donne de quoi alimenter nos préoccupations métaphysiques exhangues, dirigeant le sens de notre vie qui n'en a plus d'autre.
On ne peut pas écouter ces témoignages et les discours des spécialistes qui accompagnent la leçon de plénitude excrémentielle sans situer tout ce "merdier" dans un contexte de foire collective où plus personne ne sait comment vivre avec lui-même en dehors des prescriptions et des diktâts tendanço-scientistes.
Il ne s'agit pas de nier la part importante de cette découverte de l'importance du microbiome et des dysfonctions alarmantes des équilibres bactériens nécessaires au travail de l'intestin que la Bouffe immonde, comme la Bête du même nom, a transformé en déserts.
La question porte plutôt sur la folie d'en être tenu à avoir un point de vue exclusivement scientifique sur ce qu'on doit manger, doit boire, quand, où, tout en encensant le recours à "l'intuition" pour se sentir vivant autrement qu'en se sentant trahi en permanence par son corps dans un combat permanent, discours expert faisant office de surmoi qui ne peut que pousser plus avant la section du cordon ombilical qui nous relie à nos propres évidences et à une forme de savoir de l'espèce que cette science a complètement invalidé pour tous comme obsolète, tout en devenant, prise qu'elle est dans les mailles du filet techno-financier, la source même de ce qui nous rend, à travers le lien entre nourriture dégénérée et médicalisation des troubles qu'elle génère, salement malades.
Il n'y a pas de place pour une quelconque "intuition" quand la forme de savoir collectif, transmissible, formulé ou non, est réduite à néant et quand tout acte individuel n'est lisible qu'à travers son évaluation déterminée ailleurs et devenue, pour l'individu supposé faire appel à un "instinct" qui résiderait encore dans son corps et lui ouvrirait les voies d'une vérité, le seul récit qu'il soit en mesure de faire sien.
La promenade dans les rayons si monstrueux des supermarchés américains, où tout est sous emballage chatoyant, où les pommes, les poulets sont enrobés de plastique par mesure d'hygiène, la référence aux aliments en terme de carbs, de fibres, d'absence de gluten, de taux de glycémie vérifié par une application à chaque ingurgitation, l'absence de question sur le simple fait que la nourriture soit devenue UNE MALADIE alors que pendant des millénaires c'était sa quête qui était un problème et que les risques de disettes devaient certainement rendre les "consommateurs " moins pointilleux sur le nombre de calories à absorber quotidiennement, laisse plus présager d'une déshumanisation accélérée que d'un progrés dans la maîtrise scientifique des processus nutritionnels.
En être à simplement dire ceci, au bout d'heures d'analyse, de contrôle : "Il faut manger varié" est peut-être le révélateur de la profondeur de l'impasse dans laquelle s'est mis l'Occident.
Tout comme compter le nombre de pas effectués par jour pour rester en " bonne santé" n'équivaudra jamais, et pire, ne sera jamais dans le même registre de ce qui fonde l'humain que de se promener, il s'agit de devoir, là également, comme dans les pratiques sexuelles, l'activité physique, le sommeil, la détente, le travail, bref tout ce qui concerne et marque la nature même de la réalité humaine, de passer une nouvelle fois par le crible mortifère de l'expertise pour finir, toujours, par revenir à de simples évidences, ce qui en d'autres temps serait qualifié de "bon sens"c'est à dire de savoir partagé et commun, mais de simples évidences devenues si peu simples et si peu évidentes, perdues qu'elles sont dans l'amnésie scientiste postmoderne, qu'en ce qui concerne l'alimentation, l'usage, le désir et l'accès à tout ce qui s'offre de délicat, de doux, de goûtu à la surface des maraîchages se doivent d'être l'objet d'une rééducation.
Dans la boucle mortifère d'un sujet expertisé du sol au plafond et n'ayant que le discours désincarné de cette expertise pour se dire lui-même, l'identité évoquée plus haut se limite à ce qui se dit et ce qu'elle dit de son propre pathos.
Ce rapport, ce "retour aux sources" de l'évidence, une fois, bien sûr, celle-ci reformulée par l'appareil de l'expertise et expurgée de toute trace du savoir non quantifiable de la transmission, est présenté comme une forme de soin sur des comportements et des discours qui s'"alimentent" eux-mêmes comme identité à préserver dans une forme d'hystérie nouvelle vague où le corps EST un problème.
Si toutes ces "pathologies" alimentaires se présentent avant tout comme objets de comportements répertoriables dans les bibles de la psychiatrie et de la médecine contemporaine, l'acte de se nourrir lui-même est condamné à lui aussi s'inscrire avant tout dans le champ du pathos et non dans la champ de l'activité culturelle et sociale qui situe l'individu avant tout, à travers sa consommation, dans un groupe de partage et de plaisir. La Cène, entre autres mythes, est une des marques de cette nécessité strictement humaine de délier le partage du repas de sa stricte fonction physiologique.
Cette pathologisation/ce pathologisme de tous les actes de la vie quotidienne auxquels nous sommes condamnés, comme dans le cas des quatre mal-mangeants évoqués plus haut, amènent toute l'existence, toute les pensées, toutes les images d'eux-mêmes à ne se centrer que sur leur corps comme lieu d'une défaillance mystérieuse, toujours échappant, toujours à juguler, maîtriser avec l'aide et le pouvoir de l'expertise qui saurait de quoi il retourne alors que ce qui se dit "scientifiquement" est devenu la seule forme possible de leur parole sur eux-mêmes.