10.14.2025

Esprit de mode

Mémoires courtes

Imaginons, dans une tribu lointaine à peu près indemme des turpitudes occidentales, comment se "résoudrait" telle ou telle question apportée par le comportement d'un des membres ou par l'impossibilité de deux d'entre eux de résoudre un différend.

Il serait fait appel à une MEMOIRE, évidemment supposée être détenue par certains membres, les plus expérimentés et donc les plus vieux du groupe et ce qu'ils mobiliseraient à travers cette interrogation de leur SAVOIR, serait, sous la forme réélaborée du récit, est le prix et le poids d'une expérience qui ne peut s'intégrer, se récupérer comme rééquilibrage collectif, qu'en se référant à une résolution, réelle ou mythique, effectuée "avant". 

Cette sollicitation du savoir déposé entre les mains et dans la mémoire du "sage",  est à la fois la restitution d'une forme de mémoire collective et sa rencontre avec l'intervention de forces, occultes, bénéfiques ou malveillantes, que le récit déployé comme leçon rattache à toutes les formes de vécu actuel, déjà-là, déjà traversé, comme liant les générations entre elles et comme attribuant aux générations précédentes et à leurs présences résiduelles une fonction de clairvoyance.

Il est difficile d'assigner un point de départ précis à ce qui est supposé caractériser "notre époque", nommons là en attendant que le temps la désigne : post-moderne, néolibérale,  sachant qu'elle est dans ce cadre lui-même sujette à des turpitudes dont les effets de changement ne sont pas encore possibles à cadrer dans le discours de l'Histoire.

On peut, tout de même, considérer que l'avènement de l'Homo-consuméris des années 1950, années de développement socio-économique de l'après-guerre, identifiées comme "glorieuses",  ce qui n'est pas peu, a marqué un moment de bascule dans les rapports de chacun, de chaque homme occidental, avec ce qui de son passé devait lui être transmis et surtout de ce que ce même passé, pas seulement sous forme d'une tradition à respecter et à transmettre comme rituel collectif, mais comme porteur de "solutions", de "réponses" à des béances contemporaines restant incompréhensibles.

C'est en terme de "rupture" que c'est imposée la codification comportementale, mentale, sociétale des individus : cette rupture étant avant tout une rupture d'avec TOUT ce qui représentait le passé. 

Il va de soi que les témoignages et la brutale prise de conscience de la mesure des horreurs de cette Deuxième guerre ont, entre autres, amené le besoin d'une sorte de survie psychique collective, d'oubli ou de déni dans sa capacité à freiner la renaissance, l'appétit de vivre, l'idée que, non, dorénavant ce serait "plus jamais ça".


Mais "entre autres " seulement,   dans la mesure où ce même déni s'est accompagné du développement tous azimuts de la définition du "Bonheur", accessible à tous, aisément atteint grâce à la mise en corrélation de la consommation avec les possibilités d'accès à ce même bonheur. Nouveaux bréviaires, nouveaux thèmes, nouveaux comportements qui mettaient chacun et surtout chacune, au centre d'un cercle où les "produits", vantés sans faillir sur tous les médias, en sont venus à devenir "vraiment" ce qui montrait la participation de la ménagère de la classe moyenne, à la grande marche en avant du Progrés.

Etre "jeune", être "dans le coup", "dans le vent", des années 60, " être branché" un peu plus tard , sont des termes qualifiant une attitude particulière par rapport au présent et à l'avenir qui appuie, soutient et fétichise la "crise d'adolescence", elle aussi créée et décrite comme modèle théorique et clinique à la même période et devenue une sorte de référence face à l'antérieur : parents, grands-parents, ce qui se relie aux coutumes, aux célébrations servant de moment de rassemblement et de pacification des tensions, institutions faisant office de lieu de pondération et d'unification : école, justice, soins etc.

On assiste, dans ce contexte de construction ontologique induite des mentalités à une valorisation, à une description d'un "état" psychique supposé amenant l'individu et son environnement éducatif à se désigner comme objet d'une scission entièrement tournée vers le rejet, ou le refus des schémas comportementaux et moraux des générations précédentes mais qui peine à s'ancrer dans un projet de vie et à pouvoir tracer des lignes de conduites offrant la possibilité de se projeter dans un position sociale, professionnelle, culturelle qui puisse satisfaire les appétits et les rêves.

C'est toute une référence à l'individu en devenir comme élément d'une dynamique sociale elle aussi en devenir qui devient chancelante au profit du seul reniement de ce qui nourrit ce même individu et devrait donc ainsi nourrir ses projets d'avenir.




 

 

La saine distance à prendre à l'égard de TOUS les contenus médiatiques, dans le contexte de ce qui se présente à nos esprits comme une forme de bombardement permanent sollicitant, chaque fois, nos réactions, favorables ou outrées, nos postures, rigides ou nuancées, nos avis, éclairés ou ténébreux, notre foi, nos croyances, notre ignorance, autrement dit tout ce qui est du ressort des constructions psychiques pouvant servir de garanties contre l'errance, ne peut fonctionner, et à quel prix, qu'en tentant de vérifier les effets sur soi et sur sa propre perception de ces flux de passion continus.
Au fond, ce qui endommage toute capacité d'analyse est tributaire de plusieurs phénomènes auxquels nous sommes tous plus ou moins liés sans toujours nous en apercevoir.
1. Les "évènements" ne sont JAMAIS décrits en tant que tels mais toujours l'objet d'une décantation, modification, amputation, effectués par leurs transmetteurs, c'est à dire par l'aéropage de tous ceux et celles qui se sont donnés, appropriés, la capacité, le devoir de "nous" éclairer. Leur lanterne étant, bien sûr, nettement et de plus en plus, orientée.
2. Cette posture de réceptacle est totalement dépendante du système radio-télé qui dans sa structure même, place, et c'est certainement une de caractéristiques de la modernité, le "patient" en position TOTALEMENT passive, c'est à dire sans possibilité de réponse ni de questionnement. Cette évidence étant sensible et fonctionnant comme un aveu dans les appels aux "auditeurs" sensés permettre une remise à niveau des prises de paroles et du poids des avis, tout en ménageant le pouvoir d'imposition de la "vérité" des "commentateurs", "comenteurs", sur le supposé-savoir dont ils sont, comme d'un privilège, les détenteurs.
3. La grande majorité de ce qui forme la "masse" est ainsi recluse dans un rôle uniquement passif de digestion dans ce qui est de l'ordre de sa responsabilité dans la construction de ses postures et délègue la construction de ses propres avis à un processus d'assimilation en continu dont les "commentateurs" sont l'estomac et le foie. Donc, située en bout de course de l'absorption du flux, la "masse" se contente de déféquer ce qui lui est donné en pâture sans avoir pu ou voulu vérifier les composants initiaux de ce qui sort d'elle, et sous forme de rejet. On peut comparer ça au processus de la fabrication de la nourriture industrielle.
4. Il est tout à fait intéressant de situer ce phénomène de digestion passive dans l'éventail des sources des manifestations de l'amnésie qui semble caractériser tant de réactions à ces mêmes évènements : oubli de leur contexte historique, ommission de facteurs essentiels liés à ce contexte, donc à l'advenue de l'évènement dans le temps, oubli des diverses manifestations d'un même phénomène. Ceci dans l'ordre de la perception dénaturée des CAUSES.
Et, peut-être surtout, omission constante des "effets", des CONSEQUENCES de ce qui est décrit comme évènement.
5.Le labeur individuel de la mémoire est ainsi ramené à une sorte de passage à l'acte permanent, sous couvert d'une "actualité" sans cesse renouvelée et sans suite, que le "public" a pour devoir, obligation, mission de "suivre", exprimant en bout de course, comme l'indique ce dernier terme et sur le tas, "un point de vue " sur des faits souvent perçus comme tragiques, bouleversants, odieux, dangereux, déclenchant, donc des passions, mais tous condamnés à en rester là, c'est à dire sans jamais avoir les moyens de placer ces mêmes évènements dans le temps, c'est à dire avec leur évolution, leur résultat, leurs CONSEQUENCES.
6. On peut citer dans ce contexte entre de nombreux autres : les suites de Tchernobyl. Les suites du Tsunami. Les suites pénales de toutes les attaques meurtrières ou des morts ayant déclenchés des vagues dans la société civile puis disparaissant complètement de la surface médiatique. Les suites des inondations catastrophiques ou des incendies ravageurs. Les sutes des campagnes de vaccination de masse. Les suites, hier, des massacres programmés du bétail. Les suites des manifestations diverses. Les suites de certaines guerres qui continuent dans un silence médiatique quasiment total.
7. On peut évidemment avoir accès, en cherchant beaucoup et longtemps, à quelques analyses, à quelques bribes de renseignements mais l'ensemble de l'affaire est tristement révélateur : rien de ce qui concerne, encore une fois, repris, développé comme partie prenante de tout évènement, ses CONSEQUENCES et la façon dont elles modèlent et modifient l'environnement humain ou écologique, dont elles font partie au titre de tout apperentissage et dont elles questionnent la dimension de "résilience", terme apparu "comme par miracle" pour colmater à peu de frais cette question déniée des "suites", concept usé jusqu'à la corde comme tant de "signifiants flottants",* qui, curieusement, mais pas tant, a été encensé et lui aussi digéré par les foules sans que personne ne cherche à lui donner corps dans autre chose qu'un goût du jour pour les philosophies du dimanche.
Rien jamais non plus sur les enjeux , humains, matériels, financiers de ces chaos qui se succèdent comme seules manifestations de "l'actualité" alors qu'ils n'existent, dans ce qu'on va nommer "la réalité", qu'accompagnés de leurs conséquences et par elles.
Ici, quelques synonymes montrant par leur poids l'importance incontournable de leur évocation comme part des faits : effet
suite, résultat, fruit, répercussion, ricochet dépendance contrecoup
conclusion, produit,prolongement, rapport, retentissement, portée
enchaînement, déduction, corollaire, séquelle, réaction, rejaillissement.
8. L'amnésie, l'isolement et l'absence de fond des politicailleries locales actuelles, les remises en cause du système judiciaire ou éducatif sont du même ressort : paroles, actes posés ne sont jamais pris dans le contexte de leurs suites prévisibles ou non, mais absolument nécessaire à toute compréhension des actions et donc de l''analyse et de la présentation de leurs effets, mais mâchés en tant que valant pour eux-mêmes, ce qui est de toute évidence un façon complètement erronée de considérer les choix et les responsabilités ou les accidents.
L'ensemble des décisions, informations, est "balancé", conditionné par les "commentateurs" puis absorbé par le "public" que les peuples sont supposés être entièrement devenus, qui à son tour les lâche sur les RS dans une grande fête de l'Oralité à laquelle tous participent pour les plonger immédiatement dans les fosses septiques de l'oubli.
9. L'ensemble de ce système de production-effacement immobilise, paradoxalement, toute idée de "devenir" propre à la mesure de ses actes ou actions, que chacun de ces évènements pourtant porte avec lui dans la mesure où il est situé dans le temps et dans son travail incontournable.
Les "faits" se succèdent et deviennent un court moment des "causes" sans que soient questionnés leur impactt sur du moyen, long terme, donc sont suspendus et sans possibilité d'élaboration, ni de relativisation, ni d'apprentissage, et dans une illusion, caricaturale au niveau de notre secte au pouvoir, que "tout passe" parce que " ça passe" et s'oublie sous la surface du flux, autrement dit que rien n'a vraiment d'importance au regard des responsabilités puisque rien ne se paiera sous la forme des conséquences.EG

* Ernesto Lacau