Pour pouvoir envisager, " regarder au visage", les forces en jeu dans les temps dans lesquels on est, malgré soi, enfermés et mettre l'expérience, et l'âge, au bénéfice de leur compréhension, (et non les présenter comme des empêcheurs "naturels" d'entendement), il faut faire des liens.
Mettre des éléments hissés au jour dans le flux-flot d'information, de perception, en regard les uns avec les autres, les éclairer de leur rapport réciproque.
Trois "anecdotes", trois moments vont s'entremêler afin de démontrer, bon an mal an, que si quoi que ce soit peut, pouvait permettre de remettre, comme on dit, les pendules à l'heure, ce ne pourrait pas, plus, être trouvé au sein des blocs institutionnels d'enseignement, à quelque niveau que ce soit.
Il ne s'agit pas d'une sorte de plaidoyer pour l'école à la maison, ni une ovation idéalisant l'intelligence artificielle comme devenir de la pensée et du savoir.
Il s'agit à travers la mise en jeu de ces trois récits et leurs implications, de promouvoir l'idée que ce qui s'est absenté, éliminé, sacrifié, est le rapport à l'autorité comme base essentielle, structurante, incontournable de tout fonctionnement social.
Par autorité, dans un premier temps, il est nécessaire de décrire un "rapport" à l'autre à qui est confié la dimension d'un savoir, d'une compétence, d'un droit de décision, acquis et reconnus et qui est partie prenante du temps de croissance de chaque individu jusqu'à ce qu'on nomme " l'âge adulte".
Il va de soi que cette "autorité " est avant tout identifiée aux parents, éducateurs, enseignants comme présente a priori et justifiée, légitimée, par le cadre de la loi mais pas uniquement, c'est à dire aussi dans ce qui se nomme les moeurs, les accords tacites permettant aux groupes et aux individus dans ces groupes de naître et grandir sur un terrain balisé d'avance, c'est à dire un cadre déjà-là ne devant pas se démontrer, se prouver incessamment.
Cadre de référence incorporé, donc, à la fois à travers celui qui y est représenté et dans celui qui s'y adapte, comme ce qui devrait, doit être indiscutable.
Nous postulons que seule cette capacité, partie intrinsèque des bases de toute société, à n'importe quel moment de l'histoire et quelle que soit la forme de sa mise en application : répression, culte, violence ou inclusion, débat ou imposition, dans les régles de la civilité commune ou dans les textes de loi etc. est le terreau, l'indispensable matière première présidant à tout apprentissage, à toute éducation et que lorsqu'elle quitte le domaine des évidences non discutables, c'est toute la capacité d'apprendre qui disparait avec elle.
Revenons à ces trois éléments distincts afin d'étayer ce propos.
1. Le moment de la pause déjeuner dans un collège du Lot et Garonne, des élèves courent ici et là dans les couloirs, des "assistants d'éducation" anciennement "surveillants", les suivent, vont et viennent eux aussi. Dans l'escalier qui mène aux étages des salles de cour, un garçon d'une quinzaine d'année descend les marches en courant, suivi par un "assistant d'éducation" qui lui demande de lui donner son téléphone, une fois, deux fois, trois fois, sans que la réponse soit autre qu'une accélaration de la course. Le bureau de la CPE est à quelques mètres, l'assistant d'éducation y entre afin de faire valider l'évidente désobéissance de l'élève et la faire valoir, puis ressort, échauffé, la bouche serrée en disant : de toute façon on ne peut rien leur dire. Il semble donc que ses trois demandes n'ont pas été respectées mais que cette absence de respect ne fasse que tomber dans la soute à l'oubli de l'établissement, sans même devoir être simplement signifié comme une entorse au réglement et comme une attaque à la fonction de l'assistant elle-même.
2. Autour d'une table dans un studio d'enregistrement d'un média indépendant, trois lycéens dont une fille couverte d'une Hijab noire évoquent la CPE dont ils ont enregistré en secret les propos "racistes" tenus envers cette même fille, et qui ont été suivis de la mise à pied de cette fonctionnaire par le rectorat.
"Cette grosse raciste" comme la nomme un des élèves, enterinant là encore un état plus qu'un fait comme une évidence, même si on ne saura pas, jamais, ce qui a provoqué cette réaction de la CPE, les causes déclenchantes, évidemment marquées par la répétition, l'usure, l'épuisement sur le moyen long terme générés par TOUS les évènements conflictuels de ce type et qui sont, notons-le, toujours effacés au profit du maintien, seul et détemporalisé, de la plainte, de l'accusation et ici du soutien de l'institution à cette accusation.
3. Nous sommes plongés depuis quelques jours dans la lecture de l'ouvrage présenté par Pierre Nora " Essais d'ego-histoire" publié en 1987 et qui regroupe les récits de sept historiens de renommée internationale, décrivant chacun, à tour de rôle, comment ils sont devenus historiens, enfance, études, rencontres, pour Pierre Chaunu, Jacques Le Goff, et Georges Duby pour ne citer qu'eux.
Tous, tous, mentionnent comme fertilisante, stimulante, génitrice, la présence à leur côté, souvent très tôt, d'enseignants qui ont été en quelque sorte les fontaines permettant d'abreuver leur soif, les échos à leur curiosité insatiable, à leur besoin vital d'aller voir le monde auquel ces adultes, et surtout certains d'entre eux qui ont laissé leur nom dans leurs mémoires, ont répondu comme membres de ce monde, moteurs de sa découverte, lieux incarnés de l'apprentissage de leur vie en tant qu'être totaux, inclus, créatifs et humbles.
Au regard des figures de ces historiens, on découvre que ce qu'ils sont devenus, ont créé, ce sur quoi ils ont travaillé avec passion et dévouement n'existerait pas sans leurs " maîtres" et le respect absolu qu'ils, tous, leur dédient.
La reconnaissance, la gratitude, le devoir sont des piliers, identifiés comme tels à leur réussite incontestable et surtout, à leur goût du risque intellectuel ou de l'initiative théorique.
C'est à dire que sans cette dette, sans l'élément fondateur de la relation tissée avec leurs aînés, il n'aurait pas été envisageable de s'envoler ailleurs. sans cette dynamique identificatoire à la transmission et à ses représentants, rien de ce que ces historiens exceptionnels ont amené n'aurait existé.
Il s'agit certainement aussi d'un noeud de conjonctures, l'après guerre réparatrice, un poids institutionnel pas encore écrasant, la liberté, après cette guerre d'imaginer pouvoir innover dans des domaines pas encore correctement balisés etc mais, avant tout, avant tout, ce qui ressort dans leurs témoignages, au demeurant passionnant à lire, c'est la présence, jalonnant leur parcours, d' "autorités"reconnues au niveau institutionnel comme , surtout au niveau individuel, des autorités à qui il a été indispensable de se " confier", de se donner afin de pouvoir se former soi-même.